Ahmed Benhima : Notre enseignement en difficulté

Monsieur Ahmed Benhima, un des membres trés actifs du site Eljadida.ma nous a gratifié d’un bel article sur notre enseignement, à  noter que Mr Benhima est un ancien professeur en Littérature française et membre trés actif de l’association AMALEF d’El Jadida.

Le présent article voudrait livrer à  la méditation du lecteur une réflexion succinte sur notre système éducatif qui se trouve aujourd’hui incontestablement en difficulté. Selon le rapport de la Banque mondiale du mois de février 2008: « Le système éducatif du Maroc n’est pas un modèle. Comparé aux pays de la région MENA (Moyen-Orient et Afriqe du Nord), le Royaume se trouve en queue de peloton ». De toute évidence, ce système est en crise et celle-ci n’est ni isolée ni spontanée. Elle est la conséquence directe et normale d’un mode de gestion du dossier de l’éducation dans ses volets matériel et pédagogique.

En effet, depuis l’indépendance, les gouvernement successifs ont invariablement considéré l’enseignement « secteur non productif » et y ont investi, sans envie et sans conviction suffisantes. Selon des publications du Reporter sur le net, le Maroc dépenserait, par an et par élève, 525 dollars, l’Algérie 700 et la Tunisie 1300. Ce choix a entraîné la surcharge des classes, la médiocrité des cours, voire leur abandon. ll nous pénalise aujourd’hui lourdement puisque la généralisation de la scolarisation et l’éradication de l’analphabétisme constituent encore des objectifs lointains.

Sur un autre plan, ce choix auquel il manque le sens de l’anticipation et de l’appréciation exacte de l’évolution de la démographie et des besoins qui l’accompagnent en matières d’éducation et d’enseignement, a conduit à  l’adoption de solutions souvent précipitées et d’ équilibres provisoires pour faire face aux problèmes qui surgissent(1). Sans projets et sans perspectives clairs, l’Education Nationale est incapable de répondre adéquatement aux besoins du pays. Elle se contente de former des masses de diplômés, demandeurs d’emplois impossibles à  satisfaire ou déclarés inaptes aux postes disponibles.

Sans nous attarder plus longtemps sur cet aspect de la gestion entamons le volet éducatif/pédagogique.

Le problème auquel il faut, de toute urgence, trouver une solution est, à  notre avis, le choix d’une langue d’apprentissage. Cette opération doit s’effectuer dans la sérénité et avec le souci de l’efficacité.

Rappelons ici que nous ne sommes plus au début du XXè siècle o๠les langues étaient imposées par les puissances coloniales au détriment des langues et des cultures locales, que nous ne sommes plus au milieu de ce même XXè siècle o๠le recours à  une langue étrangère, au lendemain d’une indépendance, soulevait des susceptibilités ou représentait un danger pour la personnalité ou pour l’identité nationale. Nous sommes au XXIè siècle, l’époque de la mondialisation o๠les instruments de la culture, et les langues en font partie, se négocient par tous, en termes d’utilité et d’efficacité. Il suffit de prendre soin de répartir les langues en présence dans l’espace linguistique existant , de manière à  sauvegarder l’équilibre nécessaire pour assurer, au pays ,progrès et prospérité socio-économiques. Notre expérience avec l’arabisation n’a pas été concluante « L’arabisation a été faite sur un coup de coeur sans projection à  long terme… »(2). Son impact sur le système éducatif s’est révélé des plus négatifs et ressemble même à  une supercherie(3). Ceux qui l’ont initiée n’y ont jamais cru et ceux qui s’y sont engagés en payent de lourd frais. Cette arabisation a entraîné la multiplicité des enseignements, l’inégalité des chances et la méfiance vis à  vis des discours sur ce sujet.

Une deuxième urgence consiste à  arrêter, avec responsabilité et professionnalisme, des objectifs d’apprentissage (savoirs disciplinaires, savoirs culturels et savoir-faire), raisonnables pour chaque étape ou cycle d’enseignement, qui feront impérativement l’objet d’évaluations fiables de validation. La politique de la carte scolaire est pédagogiquement désastreuse. Elle génère des attitudes inefficaces et malsaines chez les enseignants qui se mettent à  rejeter la responsabilité des carences de leurs élèves sur le dos de leurs prédécesseurs. Elle contraint les responsables de l’enseignement supérieur à  réviser les niveaux requis constamment à  la baisse ou à  gaspiller le temps et l’argent dans des cours de rattrapage qui ne rattrapent rien.

Par ailleurs, notre école requiert la stabilité (et non la stagnation) dans les contenus et les méthodes d’apprentissage car lorsque les innovations pédagogiques, didactiques et méthodologiques y défilent à  la seule faveur de discours charmeurs elles produisent inévitablement des effets pervers. Chez les élèves, on assiste à  des blocages, à  des déperditions, à  des échecs et à  des abandons. Chez les professeurs, on assiste à  l’apparition de ce que l’on pourrait appeler « le phénomène de disqualification professionnelle » faute de formation continue. Notre école doit, certes, s’ouvrir aux apports confirmés mais ne doit, en aucun cas, se transformer en laboratoire pour expériences immatures ou lieu d’écoulement pour outils didactiques aux rabais.

Enfin, il est à  notre avis, indispensable de combattre certaines pratiques courantes comme l’accumulation et la reproduction des connaissances pour leur substituer le développement de l’esprit critique, d’analyse, d’entreprise et de créativité. Il est tout aussi indispensable d’initier les apprenants aux valeurs citoyennes qui assurent la confiance, procurent la sérénité et règlent harmonieusement les rapports entre les membres de la communauté. Dans son livre consacré à  la crise de valeurs, le philosophe marocain, Mohamed Aziz LAHABABI écrit: « Au lieu de s’intéresser à  la formation de la personne et de renforcer les penchants vers la fraternisation et la coopération interindividuelle, l’école se limite à  développer chez l’enfant les seules aptitudes répondant au réflexe conditionné, donnant ainsi naissance à  des générations dont l’intelligence perceptive ne dépasse point le niveau de conditionnement le plus primaire. »

Notre brève réflexion arrive à  sa fin. Elle ne prétend point à  l’exhaustivité, surtout, elle ne vise pas la critique arbitraire des responsables et des institutions. Notre objectif est de susciter un débat mûr et responsable sur une question vitale comme l’enseignement, un débat qui, à  terme, sorte notre pays du rang qui ne lui convient pas eu égard au nombre et à  la qualité de ses cadres et eu égard à  sa tradition culturelle séculaire dont nous nous enorgueillons.

(1) J’exclue de cette stratégie, le projet de la charte de l’éducation et de la formation de 1999 dont on n’a pas appliqué les recommandations.
(2) Mme GUESSOUS, L’économiste, juin 1999.
(3) Le conflit entre les langues est fatigant et stressant. C’est un problème dont les enfants et leurs parents ne maîtrisent ni les données ni les enjeux et devant lequel ils se sentent tout à  fait démunis et impuissants.

Ahmed BENHIMA
Eljadida.ma